Il est noir et en exil, entre deux villes, deux pays, » J’avais traversé l’Atlantique dans des conditions epuisantes. Piégé comme un rat dans un DC-8 affrété par une compagnie de charters, qui avait décollé de Paris avec cinq bonnes heures de retard. »
Entre Paris et New York, il aime Jenny et puis Fran parce que Jenny l’a quitté mais Fran est toujours entre deux histoires et aussi désespérée. Ils vont déambuler, marcher, courir, rêver, rire, sourire à travers les rues de Manathan et nous entrainer avec eux. Ce roman est drôle, frais, léger, magnifiquement écrit, un bijou auquel on revient sans cesse et sans se lasser.
Manhattan Blues de Jean-Claude Charles
Un des plus beaux livres que j’aie lu ces temps ci, il est d’un haïtien et date de 1985
Existe-t-il sensation plus agréable? Un réveil en douceur, on a dormi, on a dormi beaucoup, on a le sentiment d’avoir rêvé, on ne se souvient pas des rêves, la nuit n’a pas laissé de traces conscientes, j’ai dormi plusieurs heures d’affilée, peut-être sept, pas fait de cauchemar, pas peur du corps de Fran. Tous ces réveils où il m’arriva de trouver dans un lit un corps dégoûtant, corps du délit de fuite, corps des peurs de la veille, ce n’est pas une affaire esthétique, ce furent souvent de très beaux corps, c’est dans la tête que ça se passe, ça joue sur des détails, des quarts de dièse, avec Fran c’est différent. C’est ici que les ennuis commencent. Toute une nuit à oublier Jenny.
…
Je pense à la grand-mère de Jenny. Nous avons nos complicités. Parfois au téléphone, je lui demande quelque chose. Tu sais pas où est Jenny? Elle me répond Jenny tu sais comment elle est. Je ne sais pas moi comment elle est Jenny. Merde, je suis à peine réveillé que ça commence.
Je crie Fran arrête de m’tromper.
Elle entrouvre la porte de la salle de bains. Elle est à poil. Elle parle au téléphone. Je l’entends donner l’adresse de l’hôtel en disant à quelqu’un mais c’est pas possible cet hôtel tout le monde connaît. Elle raccroche. Vient vers moi. Elle dit je suis encore tombé sur un Haïtien. Je lui dis c’est bien ta chance. Elle répond je viens de louer une bagnole. Je dis pour quoi faire? Elle dit Bill je l’emmerde.
…
Et me voilà debout dans la baignoire, elle est en train de me laver, il ne me manque que le pouce dans la bouche pour être heureux, elle dit t’es trop grand assieds-toi dans la baignoire, je lui réponds t’as qu’à prendre un escabeau, elle rigole comme une dingue, je lui dis que non vraiment ça m’intéresse pas d’aller voir la statue de la Liberté mais t’es dingue d’où est-ce que ça te vient des idées folles comme ça m’enfin qu’est-ce que c’est qu’cette. Elle me répond d’abord ici nous sommes en Amérique t’as intérêt à bien te tenir, ensuite ferme les yeux je vais mettre du savon, je réponds oui maman, elle dit et de trois ferme ta grande gueule on va voir la statue de la Liberté.
Et me voilà dans le hall de l’hôtel à la regarder rendre la clé à la réception bourrée de monde, arrivage de touristes, congrès de gens très sérieux, ou que sais-je, je suis le gosse paumé dans la foule, un jour de carnaval, j’ai perdu ma maman, d’abord ça m’a paru drôle, et puis après tous ces gens bizarres qui me marchent sur les pieds, s’agitent dans tous les sens, s’interpellent, se renvoient des signaux étranges, si maman revient pas dans une minute je vais chialer, elle revient en souriant, dit tirons-nous d’ici hou là là.
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Site de l’éditeur Mémoire d’encrier
Une nuit de lecture. C’est la nuit peut-être qu’on lit tout à fait et que la force d’un livre se fait plus visible. Quand les jours passent et qu’on s’éloigne de sa lecture, Manhattan Blues paraît de plus en plus beau. On voudrait être à le relire encore. On le fait lire à un ami. Il dit lui aussi que c’est très beau. Et le livre grandit encore. Il devient de plus en plus beau. C’est pourquoi j’écris aujourd’hui que c’est un livre magnifique. L’histoire d’amour est bouleversante, cachée, à l’auteur, d’abord cachée à lui, puis à nous, à tous… Jean-Claude Charles est sans doute un romancier, vrai, grand. (Marguerite Duras)




🩵
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