ENQUÊTE AUX ARCHIVES FREUD, des abus réels aux pseudos-fantasmes

ENQUÊTE AUX ARCHIVES FREUD, 

des abus réels aux pseudos-fantasmes

Jeffrey Masson,

Editions L’Instant présent, 1984, 2003

Dans cet ouvrage très controversé à sa sortie (1984), Jeffrey Masson, psychanalyste et professeur de sanskrit, a enquêté sur une histoire effrayante – celle de femmes souffrant d’un mal incurable, qu’on écoute et dont on découvre qu’elles ont toutes été victimes d’abus sexuels dans l’enfance – à l’origine de la naissance de la psychanalyse. Dans ce livre, l’auteur cherche à attirer l’attention sur le changement de voie que prit Freud quand il décida de renoncer à ce qu’il avait d’abord appelé la « théorie de la séduction » pour désigner les abus et violences sexuelles sur les enfants. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la psychiatrie ne s’est guère intéressée aux traumatismes liés aux abus sexuels. C’est avec l’illustre neurologue français J.M.Charcot, grand partisan de l’hypnose et spécialiste de l’hystérie, à la Salpêtrière, qui recevait de nombreuses femmes en grande souffrance inexplicable par la science, que Freud a commencé à envisager de faire parler et d’écouter ces patientes, dans ce qu’il appela d’abord la psycho-analyse. Ce que lui rapportaient toutes ces femmes qui consultaient allaient toujours dans la même direction, elles avaient toutes subi des violences sexuelles dans l’enfance voire la toute petite enfance. Dès lors, sa réflexion allait, dans un premier temps, s’orienter vers une explication en lien avec des traumatismes d’abus sexuels précoces. Freud écrit alors L’étiologie de l’hystérie qu’il présentera le 21 avril 1896 à Vienne à ses collègues de la Société de Psychiatrie et de Neurologie. « Freud, écrit Masson, était conscient qu’en présentant ses idées, il deviendrait « un de ceux qui dérangent le sommeil du monde« . Ce que Freud expose ce soir-là, ainsi que l’indique le titre de son article, est sa théorie révolutionnaire sur les maladies mentales. Il postule que l’origine des névroses réside dans un traumatisme sexuel précoce, ce qu’il nomme « scène sexuelle infantile«  ou « relation sexuelle pendant l’enfance«  et que l’on nommera plus tard « théorie de la séduction« . »

Pourtant, il abandonnera cette notion et bâtira toute sa renommée sur sa théorie du complexe d’Oedipe, affirmant que confronté à trop de récits d’abus, il lui semblait impossible qu’ils fussent réels et que dès lors, ces femmes et ces enfants mentaient ou plus exactement fantasmaient un désir de s’unir à un des deux parents. 

Jeffrey Masson, directeur des projets aux Archives Freud, va dénoncer, à partir des correspondances de Freud, ses errements et les hypocrisies de la profession. Il va démonter, en esprit libre qu’il est, le processus qui a conduit Freud à renoncer à sa première intuition en créant une théorie qui sera reprise par tout un courant psychanalytique dominant depuis plus d’un siècle, abandonnant des millions de femmes, les privant ainsi d’une véritable prise en charge, voire redoublant leur souffrance en les considérant comme des menteuses et des manipulatrices.

En effet, comme l’écrit Judith Herman dans son livre Reconstruire après les traumatismes : « L’étude du traumatisme psychologique doit constamment prendre en compte cette tendance à discréditer la victime ou à la rendre invisible. Tout au long de l’histoire de ce domaine, les querelles ont fait rage pour savoir si les patients en situation post-traumatique ont droit aux soins et au respect ou méritent le mépris, s’ils sont véritablement en souffrance ou s’ils simulent, si leurs histoires sont vraies ou fausses et, si elles sont fausses, si elles sont le fruit de leur imagination ou d’une invention malveillante. »

L’ouvrage est divisé en cinq parties. La première revient longuement sur L’Etiologie de l’hystérie, premier essai de Freud dans lequel celui-ci prend en compte le récit de ses patientes et semble accorder un crédit à leur parole. Comme le rappelle encore une fois Judith Herman, l’hystérie, « archétype du désordre psychologique chez les femmes » a été la toute première prise en compte des abus sexuels dès l’enfance, avec Charcot, Freud, mais aussi Pierre Janet, grand oublié parmi les analystes qui a rédigé pourtant un magnifique essai L’automatisme psychologique, autour des traumatismes. Rappelons avec Judith Herman que « selon les mots d’un historien, « pendant vingt-cinq siècles, l’hystérie avait été considérée comme une drôle de maladie, aux symptômes incohérents et incompréhensibles . La plupart des médecins croyaient que c’étaient un mal exclusivement féminin, qui prenait son origine dans l’utérus», l’étymologie du mot « hystérie étant « utérus ». Et on n’en parle pas mais en 1853, Charcot a publié plus d’une soixantaine de cas d’ hystérie masculine.

En réduisant les femmes à leur utérus (par l’étymologie) depuis l’Antiquité, l’hystérie est peu à peu devenue une injure. Héritée du patriarcat et galvaudée par la psychanalyse, elle s’est installée dans l’esprit de chacun, comme un synonyme de folie, entre autres. En traitant les femmes d’hystériques ou de folles, ce terme sexiste vise encore à les réduire au silence. Ce faisant, cette dénomination nie leur santé et leur féminité. 

L’auteur va dénoncer le jeu pervers de la psychanalyse basé sur un mensonge (non, les enfants n’inventent pas, ne fantasment rien), au profit du rétablissement de la véritable étiologie des souffrances des femmes, à savoir un traumatisme causé par un acte sexuel précoce imposé par un adulte pervers. 

Tout au long de cet ouvrage, et l’introduction prévient, il sera difficile de lire ce que l’auteur rapportera de ces lectures. Les souffrances qu’ont subi des centaines d’enfants et de femmes entre les mains de leurs agresseurs souvent dans la famille. Des autopsies sur des enfants décédés à cause de tels traumatismes et qui témoignent de ce constat, autopsies auxquelles Freud aurait, de plus, assisté. C’est d’ailleurs l’objet de la seconde partie intitulée : Freud et la morgue de Paris , « qui rapporte la manière dont étaient considérés les viols et autres crimes violents sur les enfants ». Freud était fasciné par le travail de Charcot, et on peut s’étonner que, malgré sa sensibilité (qui se ressent dans sa Correspondance avec son grand ami Fliess) et son intérêt à vouloir « entendre » les femmes, il ait pu se détourner de ces atrocités qu’il avait vues à la morgue, renoncer à considérer cette réalité. Masson va alors évoquer les travaux de médecins pour qui ces faits d’abus existaient, dont Ambroise Tardieu pour lequel « il était évident qu’une agression sexuelle sur la personne d’un jeune enfant était, comme une agression physique, un acte de violence qui pouvait entraîner la mort et entraînait la mort» . 

Jeffrey Masson écrit : « Si nous rassemblons tous ces indices, nous obtenons ceci : Freud a été impressionné par quelque chose qu’il a vu lors d’un cours de Brouardel à la morgue de Paris ; Brouardel était connu pour ses autopsies d’enfants victimes de violence ; Brouardel s’intéressait aussi à la question des abus sexuels et a publié sur ces deux sujets ; son prédécesseur, Tardieu, s’intéressait aussi à ces deux sujets et a lui aussi publié leur propos ; Freud possédait leurs livres sur ces thèmes. C’est sur ces indices que nous fondons l’hypothèse que Freud a eu accès à Paris à un matériel qui allait jouer plus tard un rôle majeur dans ses modèles théoriques. Certes, il ne s’agit que d’une spéculation, mais elle présente un fort degré de plausibilité. »

Certes les réfractaires doutaient : la maladie était-elle d’ordre imaginaire ou la conséquence de réels abus ? Toutefois, il y a dans cet ouvrage, des pages révoltantes qui révèlent l’hypocrisie, l’aveuglement monstrueux de ces hommes – je laisse le lecteur, en juger ; la teneur des récits est parfois insoutenable et l’éditeur en prévient dès le début. Ces pages peuvent être évitées aux âmes les plus sensibles sans rien amputer du propos principal. 

Jeffrey Masson explique, du reste, plusieurs fois que, selon lui, le principal tort de Freud a été de manquer de courage face à une communauté scientifique réticente à entendre cette réalité si extraordinaire qu’elle en est perçue comme improbable. Mais il y a aussi que Freud a également possiblement fait preuve de lâcheté pour ne pas nuire à sa réputation et aussi peut-être, en raison de sa trop grande amitié et complicité avec le Docteur Fliess, (ORL) qui prendra en charge la première patiente de Freud, Emma Eckstein. C’est d’ailleurs l’objet de la troisième partie intitulée : Freud, Fliess et Emma Eckstein,où il sera question du cas de cette jeune femme défigurée à cause d’une opération ratée et totalement inutile, fondée sur le prétexte que son affection nasale était d’origine hystérique, c’est-à-dire en lien avec un désir sexuel, selon les théories de Freud. Mais après l’opération, les hémorragies augmentèrent. L’opération aurait du la guérir, mais non et cela confortera Freud dans sa théorie sur « l’hystérie » de sa patiente, jusqu’à ce qu’on découvre que Fliess avait oublié une compresse de 0,50 cm dans le nez de celle-ci, ce qui a provoqué hémorragies et suppuration, cela lui coûta d’intenses souffrances, elle faillit en mourir ! En fait ce qui était « normal » c’étaient ces hémorragies, ce qui était « anormal » c’est que Freud confie à Fliess sa patiente et anormal encore qu’il l’opère, et qu’il échoue à ce point en pratiquant l’opération. Quoiqu’il en soit, cette histoire allait sceller l’amitié de ces deux-là. On apprendra par la suite que Robert Fliess, le fils, lui-même devenu psychanalyste révèlera que son père avait abusé de lui enfant… Cette troisième partie relate donc comment Freud et Fliess se sont alliés pour élaborer une théorie autour des abus présumés rapportés par Emma qui auraient abouti à son hystérie. Elle aurait donc été une hystérique qui s’inventait des traumatismes. Pauvre Emma qui, semble-t-il, resta sous l’emprise de ces deux-là et devint même psychanalyste. 

Mais en effet, Freud n’a jamais dit qu’il s’agissait de mensonges, il a bien parlé de fantasmes et a construit toute sa théorie de la psychanalyse (terme qui lui sera suggéré par Marie Bonaparte, une de ses plus fidèles patientes) autour du mythe d’Oedipe et de la séduction de l’enfant envers son parent. Il a parlé de fantasme, tout en renonçant à croire que des hommes de bonne famille et instruits pouvaient être aussi pervers. Il écrira pourtant à Fliess que son père était lui-même de ceux-là ! dans une lettre qu’il aurait bien voulu détruire. Comme toutes celles qu’il avait adressées à Fliess mais qui ont soigneusement été conservées au point qu’il ne parvint jamais à les récupérer même après avoir détruit lui-même celles qu’il avait reçues de Fliess. En fait, il n’a pas parlé de mensonge, il a fait semblant d’ignorer ; probablement était-ce son inconscient ? On sait depuis peu, que Freud voulait détruire ces lettres dans lesquelles il avait parlé de son père qui avait forcé ses frères et sœurs et lui probablement aussi. Et pendant plus d’un siècle, des générations de psychanalystes reprendront après lui, jusqu’à aujourd’hui encore pour les plus freudiens d’entre eux, la théorie de la pulsion et du fantasme. 

« S’en tenir à la théorie de la séduction, écrit Anna Freud (qui a aidé J. Masson dans son enquête), impliquait de renoncer au complexe d’Oedipe et avec lui renoncer à toute l’importance de la vie fantasmatique, consciente et inconsciente. En fait, je pense qu’il n’y aurait pas eu de psychanalyse suite à cela. »

Ainsi donc Freud renonça à la théorie de la séduction, et c’est l’objet de la quatrième partie intitulée, justement : Freud renonce à la théorie de la séduction.

Ici, Masson va démontrer, toujours lettres à l’appui, ce qui a conduit Freud à ce renoncement à entendre les traumatismes des abus sexuels chez l’enfant, et les filles majoritairement. Pourtant le doute s’insinuait en lui, et comme il l’écrit dans une lettre à Fliess du 22 décembre 1897 : « la petite scène suivant que la patiente affirme avoir observée lorsqu’elle avait trois ans, témoigne en faveur de l’authenticité intrinsèque du traumatisme infantile » (cette scène est relative à des propos tenus par la mère de l’enfant qui après avoir constaté les blessures purulentes vaginales de l’enfant s’en prend à son mari, le traitant de pourriture et le poignardant). Ailleurs Freud appuiera que pour parler de crédibilité des propos d’un enfant, il faut qu’il y ait au moins un témoin. Et on sait que tous les cas d’abus ont souvent des témoins, n’est-ce pas ? 

Malgré plusieurs cas cliniques rapportés et sous l’influence de la Société psychanalytique réfractaire aux premières observations de Freud, il finit par renoncer publiquement à sa théorie. « Les agressions sexuelles que Freud décrivait en 1896, écrit Masson, ont été totalement reléguées soit à la vie fantasmatique de l’enfant, soit aux mensonges des femmes hystériques (…) » et rajoute-t-il, citant Freud : « il est vrai qu’un excès d’affection parentale fait réellement du mal en provocant une maturité sexuelle précoce ». Quelle admirable pirouette, non ? Ces enfants-là sont tellement « aimés » par leur parent qu’ils souffrent de maturité sexuelle précoce bien sûr. 

On peut s’interroger sur l’impact du message envoyé au cours d’une thérapie par un.e psychanalyste qui nie le vécu de sa patiente. On peut également réalisé la double violence que c’est quand celui-ci (ou celle-ci) renvoie sa patiente une fois de plus au néant, au silence de sa douleur, la muselant une fois de plus. On est en droit de se demander de quelle manière ce type de psychanalyse a l’intention ou la prétention de vouloir guérir quand elle n’achève pas de la détruire.

« Peut-être ne saurons-nous jamais véritablement pourquoi Freud a négligé les traumatismes réels au profit des fantasmes, mais je crois que les documents historiques auxquels nous avons désormais accès nous permettent de nous approcher de la réponse bien plus que cela n’a été possible par le passé. »

Enfin dans la dernière partie (précédant les différentes préfaces des éditions antérieures toutes très intéressantes), il est question de Sandor Ferenczi, le seul à avoir maintenu sa croyance en ces traumatismes, prenant le risque de rester dans l’ombre, effectivement. Elle s’intitule justement : L’Etrange affaire du dernier article de Ferenczi. Cette partie évoque comment le psychanalyste le plus proche de Freud et le plus loyal aussi, a maintenu toute sa vie l’hypothèse que « la source des névroses se trouve dans des séductions sexuelles imposées aux enfants par leurs proches » et Masson rajoute : « Il (Ferenczi) savait que sa bravoure lui coûterait sa place dans le monde des analystes. », comme en témoigne son article La Confusion des langues qui souligne l’importance pour un thérapeute d’être vraiment dans une écoute bienveillante envers son patient.

Ce livre se lit comme une enquête parce que c’en est une et des plus sérieuses, presque comme un roman policier, dirais-je, à ceci près que l’horreur énoncée et dénoncée est scandaleuse. Elle nous touche aujourd’hui d’autant plus avec cette actualité sur la violence faite aux enfants et les Epstein File’s dont nous sommes tous mondialement imprégnés. Il me semble que faire lire cet ouvrage est aujourd’hui d’intérêt public. On peut espérer que d’autres psychanalystes exhumeront une nouvelle fois ces lettres de nouveau accessibles afin que ce travail trouve davantage de prolongement et retentissement qu’il n’en a eu depuis les années 80 ! Je renvoie d’ailleurs aux ouvrages de Bruno Clavier, psychanalyste qui, sur le même sujet dans son livre « Ils ne savaient pas…Pourquoi la psy a négligé les violences sexuelles », évoque son parcours, lui-même, victime de violences sexuelles dans l’enfance. 

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