C’était un jour de grand vent, la plage était déserte. Samuel était assis dans les dunes, silencieux et pensif, il observait. Sur les bords de la lagune, elle marchait vers lui, une main tenant sa robe qui virevoltait et l’autre son
chapeau pris dans les assauts du vent. Elle regardait au loin, les yeux plissés par la lumière qui faisait des pointillés sur la
surface tantôt bruissante, tantôt musicale des flots. Simon l’avait rencontrée la veille. Elle était là, son inconnue. La fille aux yeux tristes. Une solitaire comme lui. Il avait tourné la tête à l’opposé, plongé dans ses pensées. Soudain,elle avait été tout près de lui, elle marchait le long de la lagune en regardant ses pieds. Comme elle semblait se diriger vers lui avec l’intention de lui parler, il s’était levé, l’avait saluée du regard. Elle était passée tout près, sans répondre à l’homme. Son visage paraissait fatigué, ses yeux d’un bleu très clair étaient creusés ; de longs cils blonds ourlaient de mystère ses paupières sombres. Simon n’avait vu que ce regard lointain, perdu. Elle s’était arrêtée à quelques mètres de lui, s’était assise dans le sable. Il avait repris sa place également.
« Vous venez souvent ici ? dirent-ils en chœur, sans se regarder.
Puis, surpris l’un et l’autre, ils tournèrent la tête, s’interrogèrent du regard.
— Pardon ? dit-elle
— Vous êtes matinale.
— J’aime le vent.
— Moi aussi. Et la solitude ?
— Oui.
— Vous n’êtes pas bavarde.
— …
— Le silence est aussi un moyen de communiquer. »
Samuel Lambert avait observé la scène, étourdi par le vent et l’hallucination. Son esprit de vieil homme avait perdu le sens de la réalité. Tout son bonheur évanoui lui
avait sauté à la gorge ; ces cheveux soyeux et blonds, cette peau fine et fragile, la robe dans le vent, ses mains de caresse et de douceur, puis la nuit où on l’avait retrouvée, dans la baie. Il était décontenancé, prêt à s’élancer.
Incapable de retrouver cet élan qui, dans sa jeunesse, le transportait, il était retombé sur les fesses et avait regardé les deux jeunes gens, silencieux.
***
La fascination de l’inconnu offre toujours une vision idéalisée et parfois fantasque des choses et des lieux interdits voire dangereux. Elle n’avait jamais fréquenté ce genre d’endroit dont elle réprouvait la superficialité
d’habitude. Sa curiosité, elle l’avait attribuée à cette nonchalance qui l’habitait depuis son retour à la vie.
Au premier abord, tout lui avait paru aller de soi, le faste des lieux et l’aménagement somptueux des salles, la nonchalance qui se dégageait des signes et des paroles lancées par les parieurs malgré le faux-semblant des
parures, le clinquant des lustres aux lumières aveuglantes et les toilettes apprêtées des hôtes. Son intérêt se porta alors sur les visages sereins ou inquiets, désinvoltes
ou concupiscents, de tous ces individus, nombreux et anonymes, fumant, silencieux le plus souvent, agglutinés autour des tables vertes. Les hommes se montraient sérieux
et concentrés. Les femmes, occupées sur les machines à sous, les désertaient les unes pour les autres, sans état d’âme et sans un regard pour leur entourage.
Elle s’était approchée d’une table de jeu et était restée en retrait un instant. L’air à la fois concentré et hors de portée, elle observait les gestes et les mimiques itératives des croupiers. Il n’est pas autorisé de demeurer simple spectateur. Ça du moins, elle le savait. Tous ceux qui entrent doivent s’engager à jouer, c’est pourquoi, elle avait acheté quelques jetons sans décider vers quelle table se diriger. Elle ne connaissait rien à ce genre de passion.
Le risque de perdre lui semblait moins fort que l’attrait de l’illusion ou l’excitation de la nouveauté. Elle réalisa combien la cupidité n’épargne personne, ni les riches ni les
pauvres. Ceux qui n’ont pas besoin d’argent sont toujours plus avides. Les plus démunis, avec un seul euro, rêvent d’atteindre l’opulence et s’ils l’atteignent par ce moyen,
c’en est fini pour eux, ils courent à leur perte, prisonniers à jamais de l’addiction qu’exerce la passion. Le désir de gagner s’allie la peur, celle de tout perdre, ses biens certes mais sa vie et son âme. Le risque demeure, à part égale, entre la dépendance jouissive et la tentation destructrice.
Pire encore, lorsque s’y greffe ce plaisir des plus excitants : prendre le pouvoir ! C’est la même finalité pour toutes les passions, pensa-t-elle.
Extraits de Souviens-toi d’oublier, ici
Via con me, Paolo Conte, une des plus belles chansons italiennes
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